5 femmes arabes et la Belle Époque égyptienne

Il y a peu de temps, en tout cas à l’échelle de l’Histoire, entre 1920 et 1960 soufflait un vent d’insouciance, liberté et d’espoir sur l’Egypte. Le Caire était alors le foyer intellectuel, artistique et politique du Moyen Orient. La mode y avait un accent parisien et la musique un caractère argentin. Les femmes étaient sur le devant de la scène artistique et dans l’ombre œuvraient politiquement.

Film Flirts des jeunes filles par Anwar Wagdi 1949

Soucieux de faire briller l’Egypte sur le plan international et d’en faire un pays « moderne », Ismail Pacha (vice-roi d’Egypte de 1863 à 1879)  entreprend de nombreuses réformes ambitieuses mais très onéreuses, parmi lesquelles la construction du canal de Suez. Ces réformes, bien qu’elle aient permis la naissance d’une nouvelle bourgeoisie éduquée amènent le pays à la merci de ses créanciers: la France et le Royaume uni.  C’est ainsi qu’en 1882, l’Egypte est placée sous mandat britannique. De nombreux Européens s’installent alors en Egypte et apportent avec eux les opérettes, le jazz et plus tard le cinéma. L’art arabe s’enrichit de nouvelles influences tout en gardant ses traits orientaux. Des femmes, alors conscientes des nouvelles opportunités et des enjeux du monde moderne prennent le devant de la scène artistique et s’affirment politiquement .

C’est principalement autour du quartier du quartier d’El Azbakia et de ses jardins que la vie culturelle du Caire s’organisait. Il faut reconnaître qu’ El Azbakia était spécialement pensé pour les artistes, on y trouvait l’opéra français, le théâtre italien mais aussi l’ opéra royal, mais ce n’est qu’avec l’avènement du compositeur et scénariste Salama Hijazi et de la chanteuse Mounira El Mahdiya en 1910 qu’une réelle offre artistique égyptienne de langue arabe voit le jour aux seins des grands théâtres. Jusque là, il y était essentiellement présenté des Opéras de Verdi ou d’Offenbach.

Portrait de Mounira El Mahdia

Mounira el Mahdiya (1885-1965) qu’on surnommait la sultane, en plus d’avoir eu le courage d’être la première femme musulmane a monté sur scène, a été une femme libre, une véritable femme d’affaires gérant son propre cabaret et une artiste accomplie (chant, danse, cinéma et théâtre). Elle a modernisé la musique arabe avec des textes légers dans une Egypte encore embourbée dans le conservatisme, elle a chanté sur des rythmes argentins et cubains et a allié pour la première fois dans le monde arabe musique et théâtre: c’est la naissance de la comédie musicale égyptienne. Mounira, avant tout comédienne savait charmer son audience, elle se jouait des codes et des limites à ne pas franchir.

C’est justement par ses comédies musicales qu’une partie des idées d’indépendance et d’unité du monde arabe vont naître en Egypte. Le cabaret de Mounira ne se satisfait pas d’être une simple place de la vie nocturne, elle y organise des réunions politiques du Wafd (parti qui lutte pour l’indépendant de l’Egypte) et y présente des chants patriotes. « Ya Balah Zaghloul » composé en 1921 par Sayed Darwich est l’un des chants patriotiques emblématique de cette époque.

Mounira, la sultane a frayé le chemin à de nombreuses artistes féminines qui essaieront de limiter, sauf une: Oum Kalthoum.

« Les Arabes ne s’entendent en rien, sauf à aimer Oum Kalthoum. »

nAGUIB MAHFOUZ

Oum Kalthoum ne fait pas partie de cette nouvelle bourgeoise du Caire. Non, elle est née en 1904 dans un village démuni du delta du Nil loin de l’effervescence culturelle de la capitale égyptienne. Son père Ibrahim, imam, chantait lors des cérémonies religieuses pour faire survivre sa femme et ses 3 enfants. L’arrivée au Caire d’Oum Kalthoum se fait à l’âge de 16 ans, pour ses premières représentations elle est obligée de se travestir en homme sans quoi son père ne l’autorisait pas à chanter.

Bien qu’elle ait chanté un Opéra de Verdi (Aida) et chantait des compositions plus modernes. Beaucoup considèrent l’art d’Oum Kalthoum comme un retour à une tradition plus arabe et plus authentique. C’est vrai, Oum Kalthoum n’avait pas spécialement le goût des rythmes latins ou des instruments européens, sa voix avait un écho remarquable avec le son de la darbouka et du luth oriental. Pour autant, elle est l’incarnation du renouveau et de l’émancipation de la femme arabe. Cette fille d’imam qui a exalté de sa voix l’amour, le vin et la beauté a rendu intelligible la poésie et la musique classique orientale à un peuple qui n’avait pas encore accès à l’éducation. Elle encourage les femmes à s’instruire, travailler et s’engager dans la vie politique. A ce titre elle fait une tournée internationale en 1967 dont tous les bénéfices seront offerts au trésor égyptien ruiné après la guerre des 6 jours.

Discrète et peu mondaine, toujours raffinée mais jamais sexy, Oum Kalthoum n’a accepté de jouer que dans 6 comédies musicales, refusant les rôles futiles et clichés. Dans Nachid El Amal, Le Chant de l’Espoir en 1937 elle interprète une jeune femme qui lutte pour l’indépendance de son pays et ce sans renier ses origines paysannes. Notre chanteuse avait-elle conscience à cette époque du monument artistique qu’elle allait devenir ? Oum Kalthoum nous quitte en 1975, les images de ses funérailles sont impressionnantes, c’est tout un monde qui pleure un proche. Celle qu’on nomme « Oum », la mère en arabe nous a laissé un art intemporel, des artistes orientaux comme la libanaise Yasmine Hamdan l’ont toujours en idole.

Si Oum Kalthoum était discrète et pieuse une autre diva ne répondait pas du tout aux mêmes qualificatifs. Asmahane, cette princesse syro-libanaise druze au charme désinvolte a eu une vie de poker à la fois princesse, amante, espionne et artiste.

1912, Amal (Espoir) est née sur un bateau quelque part dans la méditerranée entre Izmir et Beyrouth. Alia et Fahd El Atrache, hauts fonctionnaires dans l’administration ottomane ont dû fuir la Turquie par crainte pour leur sécurité depuis les soulèvements arabes contre l’Empire ottoman. Femme libre Alia, est la première libanaise à conduire et posséder une voiture de luxe. Elle refuse de suivre son époux dans la montagne syrienne et prend la route clandestinement pour Le Caire avec ses 3 enfants, Fouad l’aîné, Farid et Amal la cadette.

Une fois en Egypte, Alia se charge de l’éducation artistique et musicale de ses enfants. Pour combler les fins de mois difficiles, Alia se met à chanter dans son salon n’acceptant de ne recevoir qu’un public féminin. Fascinée par la présence scénique de sa mère, la jeune Amal s’exerce au chant quotidiennement. Un jour alors que le grand luthiste et compositeur Mohammed El Qasabji vient visiter son étudiant Farid, il aurait entendu Amal chanter une de ses compositions: on peut facilement imaginer l’émotion dans les yeux du compositeur face à une jeune fille à la voix cristalline reprenant ses propres notes. Amal, est renommée amoureusement Asmahane la « Sublime » en Perse. Avec des yeux verts, une taille élancée et une féminité assumée, Asmahane est la nouvelle diva arabe! Pour son concert à l’Opéra royal, c’est tout le beau Caire qui y a pris rendez-vous. On dit même que la grande Oum Kalthoum, inquiète de la naissance d’une rivale assiste au concert.

Asmahane dans le morceau Layali El Ons fi Vienna, Les Belles Nuits de Vienne

Le grand frère, Fouad qui regardait d’un air inquiet l’aurore de la carrière de sa petie soeur décide de la marier et la renvoyer en Syrie. Asmahane se soumet à la volonté de son frère, elle se marie et a une fille: Camélia. L’appel des planches et des projecteurs est trop fort, elle divorce et retourne au Caire où son frère Farid l’attend. Elle débute une carrière au cinéma en 1941, mais c’est en 1944 qu’elle est à l’apogée de son art avec le film Amour et Vengeance de Youssef Wahbi. Les titres les plus charmants du film sont composés par son frère Farid El Atrache, les mélodies y sont modernes, rythmées et féminines. Je retiens particulièrement le titre Emta Ha Taraf, que l’on peut traduire par Quand comprendras-tu? Asmahane y fait une déclaration d’amour au suspect du meurtre de son époux et ce en public…

Désirée par le roi Farouk et toutes les grandes fortunes, on lui propose même une carrière à Hollywood mais elle refuse, de toute façon Fouad l’autoriserait-elle? La diva multiplie les histoires sans lendemain, liquide sa fortune au casino et noie son chagrin dans l’alcool. Elle tente de mettre fin à ses jours à la suite d’un mariage raté de 41 jours avec le réalisateur Ahmed Badrakhane. Mais le destin réserve encore de grandes choses à Asmahane, la seconde guerre mondiale vient d’éclater. Elle a été approchée dans un premier temps par l’armée britannique qui la charge de retourner en Syrie pour sommer la communauté druze de ne pas intervenir dans le conflit et ce contre une valise de billets et la promesse d’une Syrie enfin libre.

1944, Asmahane meurt dans un « accident » de la route, tout mène à penser qu’il s’agit d’un meurtre: le chauffeur d’Asmahane n’a jamais été retrouvé. Ce décès est encore pleins d’énigmes: est-ce les services secrets allemands, sa famille druze pour son mode de vie trop libre ou le roi Farouk fou de ne pouvoir posséder la plus sulfureuse des chanteuses? Asmahane a eu un destin incroyable, née princesse sur un navire, elle a pourtant connu une vie dans le besoin au Caire avant d’être à l’affiche des plus beaux théâtres et cinémas.

Le septième art sera le moteur du mouvement artistique égyptien de l’après guerre, c’est par les grands écrans que la poésie, la musique et la danse orientale feront le tour du mon arabe.

« Je suis heureuse des progrès du  cinéma égyptien, et ma fierté est d’être  à la fois l’offrande  et l’objet du sacrifice  sur son autel »,

AZIZA AMIR 1936, congres du cinema au caire

Aziza Amir, la « marraine » du cinéma égyptien a sacrifié sa vie privé au bénéficie de sa vie artistique. De son vrai nom Moufida Mohamed Ghanim, est née à Damiette en 1901 dans une famille éduquée mais modeste. Elle épouse un bon parti de la ville, qui lui offre des des études en Europe où elle y étudie les arts et le français. Elle prend la décision rentrer en Egypte juste après l’indépendance de 1922 et s’adonne au théâtre avec Youssef  Wahbi, qui vient de fonder  la troupe Ramsès. Troupe qui a déjà formé de grands noms comme Fatma Rochdi ou encore la rebelle Rose El Youssef fondatrice du premier magasine féminin de langue arabe du même nom.

En 1927, Aziza réalise le premier long métrage égyptien « L’imploration à Dieu »  qui deviendra « Laïla« , dans lequel elle tient le rôle principal. Elle met un terme à sa carrière théâtrale en 1935 pour se dévouer au cinéma. Assoiffée de liberté artistique, elle crée sa propre société de production: Isis Film. Ses films évoquent avec bienveillance et tendresse les difficultés la classe populaire égyptienne, on peut citer « Al Warcha, L’ Atelier » ou encore « Al Hadaya, Le cadeau » qui a pour sujet sur l’enfance déshéritée. Critiquée aussi pour des passages de danse orientale, Aziza persiste et signe et aura finalement raison, c’est tout un style de film naissant et qui permettra l’ascension des reines de la danse orientale comme Tahya Carioca ou Samya Gamal.

Aziza Amir nous quitte trop tôt à l’âge de 51 ans. Elle qui n’a pas d’enfants a cette phrase : « Je n’ai enfanté qu’une fille qui s’appelle le cinéma égyptien », une formule qui répond à ceux qui dans la société égyptienne voudraient cantonner les femmes au foyer.

Le regard perçant de Sabah

Si la joie de vivre était une personne, c’est évident elle aurait été Sabah. Elle avait ce don de toujours paraître radieuse, toujours sembler joyeuse, mais a t’elle déjà été heureuse ?

Née en 1927 dans un village chrétien de la montagne libanaise. Jeanette Feghali de son vrai nom, a certainement la carrière la plus impressionnante et riche du monde arabe avec un palmarès de plus de 3 500 chansons et une centaine de films. Véritable ambassadrice culturelle, elle impose un chant en dialecte libanais pour chacune de ses apparitions cinématographiques, rendant ainsi les vallées et les mélodies libanaises célèbres à travers le monde. Avec sa chevelure ensoleillée et son maquillage oriental, Sabah, « Sabouha » de son surnom amical savait distraire le monde arabe et semer des moments de paix dans des pays toujours en proie à la guerre. Sabah est une allégorie du Liban d’avant guerre, à la fois arabe et occidentalisé, moderne mais amoureux de sa tradition et tout çà avec un amour de la vie sans égal.

Sabah arrive au Caire en 1944 sous l’invitation d’Assia Dagher une productrice de cinéma libano-egyptienne, elle finira sa carrière à l’aube du 20°siècle bien qu’elle fasse des apparitions ponctuelles pour justifier de sa bonne santé.

Sabah nous quitte en 2014, fidèle à elle même avec un enterrement qu’elle a voulu joyeux et fastueux. Celle dont on ne compte plus les opérations esthétiques, était bien victime d’un milieu où la beauté et la jeunesse ne sont pas négociable pour percer.

Ces femmes de leur temps, partageaient un idéal de société arabe démocratique, multiconfessionnelle, laïque et indépendante.

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